Rose Turningham

Les trois premières pages de Rose Turningham.

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  J’habite une pièce vide. Une loge ensoleillée comme un jardin d’hiver où poussent les fantômes, les cadavres, mes derniers rêves. Un réduit que je partage avec celles et ceux que j’ai été. Je ne compte plus mes printemps.
Quand j’ai compris qu’à mon tour j’allais mourir j’ai décidé de raconter. Raconter. Je n’y avais jamais vraiment pensé. Pour quoi faire ? Et raconter à qui ?
Doit-on raconter sa vie avec la certitude d’être entendu ? Je n’en sais rien. Je n’ai plus beaucoup de certitudes. C’est à peine si je me souviens de mon nom.
Je porte le nom d’une fleur, une fleur jaune, une fleur dont le rouge des racines sert à colorer des tissus. Garance ! Une fleur avec du sang dans les veines. Avec un cœur qui bat. Garance. Garance.
Maintenant que vous êtes là ce cœur s’ouvre. Comme une bibliothèque coulissante qui abrite un passage secret.
Comment avez-vous découvert que ce vieux meuble poussiéreux cachait un couloir invisible ? Parce que vous en avez lu tous les livres. Un par un vous avez ouvert les ouvrages du monde, pour plonger dans les mers que des poètes avaient creusées pour vous en plein désert, et finir par planter vos drapeaux sur des étoiles aux noms imprononçables.
Je n’ai pas retenu tous les noms qu’on m’a donnés. Certains esprits disparaissent dès qu’on les appelle : je suis l’un d’eux.
Aujourd’hui j’ose mettre des mots sur ma vie. Pour mourir en grandes pompes. Dans un joli costume. Un costume de sirène.
Ce n’est pas juste après tout : ma voix, ma voix c’est celle de mes vingt ans, c’est quasiment la même. Mes rêves, ce sont mes rêves d’enfant, ils n’ont pas beaucoup changé.  Alors pourquoi le corps devrait-il tout détruire ? Il vous trompe. Il vous fait son petit cinéma.
Je n’écrirai qu’un seul livre. Et peut-être que ce ne sera pas un livre : je ne sais pas encore comment je vais pouvoir raconter cette histoire. Mais la voix va m’aider. La voix c’est mon héroïne. Regardez comme elle brille dans sa robe de peau humaine ! La voix trace des routes entre les étoiles.
Je vais mourir. Mourir à gorge déployée.
Sur Terre il y a des millions de gorges prêtes à s’égosiller pour rajouter des cordes à nos arcs-en-ciel. Avec mes jambes levées je tire en direction des étoiles. Oui les sirènes ont des jambes ! Des jambes contre une voix. Et ces jambes me demandent la Lune, depuis toujours, moi qui n’arrive même plus à les mettre en mouvement. Elles m’ont tellement fait marcher.
Au moins j’aurai vécu. Alors j’écris comme j’ai vécu. Sans rien. De tout façon vous m’entendez, c’est une certitude. Alors j’écris. Oui, j’écris. Quels que puissent être les moyens que j’ai d’arriver jusqu’à vous, j’écris. Je l’ai su quand ça a commencé. C’était un jour blanc. Sans ombres. Je ne voyais pas grand-chose. J’avais tiré les rideaux en pensant que personne ne viendrait. J’avais entrepris d’invoquer la Poétesse. La Poétesse du Mouvement. Poetess of Motion. Really ? Oui, une dernière fois. Le mouvement c’est la vie. Et je suis toujours cet enfant qui gesticule à l’intérieur de son corps, de son corps qui danse, qui se libère au travers de ses membres, ses membres d’insecte femelle.
Je ne connais rien au sexe des insectes. Les insectes volent, c’est tout. Males ou femelles ils parcourent le monde.
Vers à soie. Papillons de tissus. Animaux luisants. Enfants aux membres longs de plusieurs kilomètres. Des routes droites. J’avance à reculons. Il fait nuit en plein jour. Ma mère frappe sur la machine. Dos à moi elle continue son travail. Elle ne dit rien. Je ne dis rien. Je brille. Enroulé dans les chutes du monde qui enchante le monde.
Satins chatoyants, mousseline vaporeuse, lins rugueux comme des peaux cuites au soleil. Je suis digne maintenant d’être une de celles qu’on illumine.
— Vénus, Séléna, Feu Follet ! Entertainment, ladies !
La lumière m’éblouit. Comme elles : les showgirls qui s’agitent comme des mouches autour des lampes qui grillent. Elles tombent. On les remplace. C’est la loi du Sérail.

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