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L’Espace et les yeux.

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Dans quelques semaines commencera le tournage de mon premier film… J’ai du mal à écrire ces mots : « premier » « film »… Est-ce que ce à quoi je m’attèle depuis quelques années est un « film »? Ne serait-ce pas juste la continuité de mes actions, de ma vie? « Premier »? Je ne pense pas…. Simplement une nouvelle pierre posée sur mon chemin, à tailler, à enjamber… (Heureux hasard? Circonstance gênante? Problème à résoudre?) un morceau de puzzle qui au final révélera au joueur (acteur? spectateur?) les traits d’un visage…. Rose?  « Hunter »?
Pourtant je suis aveugle, et je continue de m’évertuer à vouloir ouvrir les yeux…

Alors que je racontais l’histoire de mon film à une actrice qui participe à cette aventure (là encore nous pourrions nous arrêter longuement sur le terme choisi pour la définir à mes yeux…) celle-ci me disait : « Pierre, vous n’êtes pas un écrivain, vous êtes un poète… » J’avais envie, comme à chaque fois que j’entends ce mot, de sourire et de pleurer à la fois, comme les Pierrot, parce qu’il me rend libre et vivant, mais aussi dramatiquement seul et incompris. Pourtant je me sens pleinement et régulièrement aimé… C’est l’amour qui me sauve, comme il nous sauve tous… On peut donc m’aimer sans me comprendre vraiment… parce qu’on me « ressent »…. comme on ressent la vie… Qui peut dire que de cette vie il  a compris les tenants, les aboutissants? Pourtant, de nombreuses personnes disent l’aimer cette drôle de « vie »…

Je suis très honnête avec tous ceux à qui je propose de travailler sur ce « film » : il va forcément me décevoir. Pourquoi? Parce qu’il va quitter, après de longues années, les obscures et merveilleuses connexions de mon imagination sans budget et sans limite, les pages d’un livre écrit et vécu, pour se retrouver fixé, arrêté, prouvé sur des images… Peut-être un échec?
Surement !  Le « cinéma » est toujours un échec; à l’image de nos vies ratées… attendues… peureuses…
Je vois cet échec annoncé comme une chance de donner un éclairage nouveau à une oeuvre qui ne peut pas être qu’un film, comme chacune et chacun de nous ne pouvons pas n’être qu’une seule « chose ou personne »… Nous voulons et devons jouer tous les « rôles »…
L’être humain se distingue dans sa capacité à se « rêver », dans cet élan qui le pousse à vouloir être plante, oiseau, machine, étoile, « autre », toujours et ailleurs, maintenant et avant, plus loin et plus près… là-bas…  Une « chance »…

Je ferai du mieux que je peux, avec le budget extrêmement réduit dont je dispose, pour offrir aux yeux nouveaux le tremblement qui me traverse quand je pense à ce film. En étant au plus proche de mes sensations et de mes exigences, de mon obscure folie, de ma raison domptée, j’aurai peut-être la chance de me connecter à une personne nouvelle, un être humain qui ignore tout de moi, dont j’ignore tout, et que je veux connaitre. Car si je continue à partager mes créations, aussi absurdes et déroutantes – à l’image de la vie – c’est bien par amitié.

Il me faudra être connecté et vivant.
Il me faudra lutter contre le manque d’argent.
Il me faudra apprivoiser encore de nouvelles machines, sans oublier que la seule qui doit être prise en compte est la machine que je suis.
Il me faudra hurler sans faire un bruit.
Il me faudra être en perpétuel état d’amour.
Il me faudra mourir encore un peu.
Il me faudra accepter de perdre, d’échouer, de briller.

Big ress

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Pierre de jour, Pierre de nuit.

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Pierre Pascual – Autoportrait du 21 mai 2008.

Il y a quelques jours j’ai reçu par email le texte ci-dessous qui m’a profondément et pour de multiples raisons ému. J’ai décidé – en accord avec son auteure – de le partager ici. Présentation et photos sont les siennes (hormis l’autoportrait ci-dessus que j’ai cru bon déterrer parce qu’il est probablement, de mes centaines de « captures », l’un de ceux que je préfère et qu’il me parait illustrer plutôt bien les sombres éclairages qui suivent). 

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(Boisé de Marly, Ville de Québec, 25 mai 2017)

Sous les sycomores, sous les sycomores,
Je danserai comme une psycho-whore
Sous tes sycomores, sous tes sycomores
I shall turn into a magical boar.

À Pierre Pascual
et à ses mille noms et visages,
Béatrice.

bandeau pierre jour

Québec, 22-27 mai 2017

 Life in Plastic, It’s Fantastic!

Suis-je dans un labyrinthe semblable à ceux dessinés dans Les aventures d’Alice au pays des merveilles ?  Suis-je tombée dans le cirque étincelant d’un demi-ado, demi-lièvre de mars qui a mis la main sur la boîte à outils d’une Marlene Dietrich remixée par Rei Kawakubo?

C’est le mois de mars 2017 et Deneuve pénétre pour la première fois les murs de mon petit studio. Première pensée : Il y a encore de l’art queer qui nous épargne son petit message pseudo-humaniste ! Mais pourquoi cette chanson au rythme envoûtant n’a pas fait un carton partout en Europe ? Il était où, cette splendide Reine ? Pourquoi je n’en savais rien ? Et pourtant, la révélation n’a encore rien d’extraordinaire. Lâche les chiens, Je danse dans ma chambre, Paris Paris, Mi novio… et J’aime sentir ta bouche glisser me font rire follement. Mes voisins, auxquels j’avais offert le soir précédant un sublime concerto de Ravel interprété par Martha Argerich, doivent maintenant supporter la répétition affolante de swallow swallow swallow fuck fuck dick dick.

Je rigole, je danse et j’ai soudainement envie de faire trembler toute la ville sous l’influence de ces chansons trépidantes qui bouleversent mon réseau neuronal. Le matin même, j’écoutais Les garçons aux cœurs de filles, mais cette histoire m’interpelle trop et je ne peux supporter de revenir à ce point maudit où se mêlent splendeur masculine, mélancolie et rejet. Il faut surtout danser, défier et défiler lors de matins comme ceux-ci.

Les semaines suivantes, je continue à écouter avec énormément de joie toutes ces chansons, comme dans un Pride personnel et quotidien. Mais ces rythmes ne sont encore que des rythmes parmi d’autres, des sons, des couleurs et des chorégraphies qui ensoleillent mes jours funestes, des fascinations qui relèvent exclusivement d’une jubilation queer que je croyais morte. Je suis sincèrement contente de savoir qu’il y a encore des divas qui se soustraient au mainstream, des magiciens de la transformation qui se permettent tout sans s’excuser, sans se justifier. Je suis pourtant encore très en surface de ces créations et de cet univers qui me donnent envie de sauter et de fêter. Et c’est délicieusement bon de pouvoir être ainsi. La profondeur de la peau, l’abyme des surfaces, ce sont des dons divins qu’il ne faut jamais sous-estimer.

Madame Mille Visages

Mais qui est donc cette persona qui tente tout ? Cette drôle de créature qui ne s’avère être ni (seulement) un travelo cynique, ni (seulement) une diva queer-burlesque post-dramatique comme je l’avais cru ce samedi matin? Il est, par contre, tout et tou(te)s à la fois : le divertissement le plus divertissant, la femme la plus femme, l’homme le plus homme, voire le macho le plus macho, la diva la plus diva, le barbu le plus barbu, le disco le plus disco et, finalement, le plus poète des poètes souterrains.

Mille visages simultanés; visages sélectionnés, multipliés, fragmentés, entamés par le malaxeur magicpop. Préoccupation féroce de toujours se proliférer, de toujours mettre à sa disposition de nombreux miroirs : écrans télé, écrans d’ordinateur, posters, miroirs accrochés aux murs, miroirs figés sur le plancher. Et, malgré tout ça, on ne voit pas tout le temps ses yeux, car parfois il les cache derrière des lunettes dans lesquelles se reflète son propre corps nu, dans chaque verre. Pas de spectacle sans speculum, il le sait très bien.

À chaque apparition, le même souci obsessionnel visant la multiplication et la reproduction de chaque « soi » éphémère. Mais cette fabrication soigneusement entretenue est loin d’être une preuve de narcissisme spécifique à toute nouvelle star du marché, bien au contraire. Car la personne narcissique nourrit sans doute le désir de se voir et de se faire voir, mais pour cela, il faut qu’elle soit toujours splendide, qu’elle puisse tout contrôler, et que le reflet de sa splendeur soit construit selon ses propres règles. En revanche, Pierre Pascual répand la multitude de ses avatars à travers un joyeux et généreux gaspillage de soi. Lorsque tout est attentivement élaboré quant à la musique et aux aspects visuels et performatifs, on n’est guère dans le paradigme du calcul stratégique. Bois-moi, bois-moi est le principe constant de ce partage rituel avec ceux qui désirent le regarder. Loi secrète de la communion : Vois-moi, bois-moi et quand je mets Deneuve en action, et quand je suis your average bearded guy (le clip de la même chanson illustre intelligemment ce jeu dialectique). Mais s’il vous montre ses mille visages, vous devez les accepter tous. Ce n’est pas une question de choix, ni une question de préférence, car si un des archétypes vous échappe, tous vous échapperont.

Mais pourquoi rester au stade de la figure humaine ? On le voit bien : si besoin est, il peut également se transformer en fée pour venir au secours d’un solitaire garçon de la plage. Il quitte ses os et sa chair pour se laisser immodestement imprimer sur un anneau ou au dos d’un blouson. C’est peut-être au travers de tels objets magikitsch qu’il nous réunira tous sous la protection du Grand Esprit de la Fertilité Queer, qui sait ? Pas de gradation, pas de dosage de bon sens : il jette tout d’un seul coup, avec avidité et cupidité. Que faire de tous ces visages ? Qui « performe » qui ? Auquel de ces visages devrais-je donner ma confiance de « fan » ?

***

Pierre
femme de fer
homme de sueurs grossières
tristesse d’hermaphrodite solitaire

***

Regarde-le poussant, avec cynisme et défiance, un chariot de supermarché dans un espace, bien sûr, underground, et défilant dans d’enviables costumes post-avant-garde pré-Apocalypse. Here you have your ultimate hipster…
ou
Cadavre nu et sensuel avouant ne pas avoir de secrets lorsqu’il utilise ses petits outils sadomasochistes pour s’enrober en secrets
ou
Mélancolique figure de femme-statue dont le teint est illuminé par une délicate blouse jaune – on dirait qu’une des silhouettes tristes et pourtant dominatrices de Modigliani est descendue parmi nous, tristes mortels condamnés à une médiocre détermination des sexes
ou
Cheveux hystériques dévoilant une bête dégueulasse, une maîtresse vampirisée, un Héliogabale ruiné. Des sexes expirés, d’autant plus exaltés
ou
Petit lapin porno simulant le chic parisien à l’aide de perles et de gants blancs
ou
Sorcier oriental dompteur de fauves dont le corps entier devient un trémolo byzantin.
Il pourrait être ton guide dans un sex-shop parisien (intitulons-le Pierrotica) régi par Huysmans feat. Jelinek, où il mixerait torture et plaisir pour te préparer ensuite un tombeau de mousseline noire afin qu’y reposent tes couilles ou ton vagin écrasés. Il pourrait être, à la Sorbonne Nouvelle, ton professeur de philosophie à l’air le plus hétéronormé qui soit. Il est athée, mais pourrait aisément jouer un Christ à la Pasolini. Ou peut-être serait-ce plutôt le Christ qui aimerait jouer Pierre Pascual ?

***

Pierre
tes cheveux portent encore le goût de l’enfer
Pierre
les ondulations de ta peau font brûler l’hiver
Pierre
sur tes blessures d’or j’erre

***

The queen of music, the queen of fashion, the goddess, the artist every fucking artist wants to copy…Oh my God I’m an actress…Mais on a déjà entendu tout ça! Sauf qu’il s’agissait d’artistes qui ont (par ailleurs merveilleusement) livré ce message seulement après la bénédiction des laboratoires qui les ont créés. On dit qu’on est une diva seulement après avoir mis en place, de manière parfaite, tous les ingrédients pour en être une. Sinon ce serait absolument ridicule et surtout nul. Une stratégie trop simpliste, certes, et trop prévisible lorsqu’on s’appelle Pierre Pascual…

Il a, en revanche, d’autres choses plus intéressantes à nous montrer : une séduisante autodérision postmoderne, un fort appareil d’ironie tourné vers soi-même, sa façon intelligente de se mettre en scène à la Brecht et une certaine honnêteté intellectuelle consistant non seulement en l’exposition de la subversion, mais également des mécanismes qui la constituent – et cela, toujours sous nos yeux. Quelle réussite, cet effet de distanciation posé par les poses mêmes de l’Artiste ! Quel plaisir pour l’esprit que de le voir se mettre perpétuellement en abyme ! Deleuze aurait certes aimé cette silhouette impertinente qui répand ses lignes de fuite et ses rhizomes partout. Cet animal sauvage qui aime les cosmétiques, les paillettes, les corsages et les vernis orange ou rouge sang, en élaborant sans cesse sa propre machine sale de désir. Ce poète et performeur qui accomplit avec tant de grâce la jouissance du schizophrène.

Surinterprétation ? Peut-être. Mais peu importe ! Car tout ce qui s’ouvre à moi est mon objet et, dès que je le touche, il devient inévitablement, tel un palimpseste, et sa nature première, et l’écriture que j’y incruste. Il n’y a rien de tel que la surinterprétation, il n’y a que la bêtise des gens qui ont peur de Rencontres et de leurs dérives transfiguratrices.

Chose Chaton. Chose Platon. Chose Garçon. Chose Dame.
À jamais il pénétra mon âme.

Je rêve de Dionysos quand Pierre danse…

Un Dieu rapace qui agace un trop bel androgyne. Salomé raté qui ne connaît pas la honte. La grande prostituée de Babylone s’adonnant aux sonorités pop. Géant Bouc impénétrable qui fait hypnotiser ses ménades dont le sexe reste toujours inconnu. Je ris, mais je ris jaune, j’ai peur, je délire, j’hallucine, j’invoque le Pierre au sourire complice et détaché.

Arrête-toi, Dionysos de supermarché ! Montre-moi ton vrai visage. Ton visage diurne, ton visage à la lumière du soleil. Sinon je ne saurai où déposer l’offrande.

Ton corps de starlette trans sans imprésario et sans agent de publicité vibre dans l’ivresse bacchanale et j’imagine que même tes entrailles suivent ce  rythme déchirant. Vous avez tous mangé la lune ; vous n’avez qu’à dissoudre vos chairs orgiaques, épuisées, dans l’obscurité. Ténébreux banquet dont l’orgasme restera froid malgré le frottement fiévreux des sexes. Tu commandes à tes esclaves Bois-moi, bois-moi, mais il leur est impossible de le faire car leurs carcasses sont déjà gavées de leurs propres viscères putréfiées. C’est toi qui as bu tout le sang du monde, mais tu n’en as pas assez. Dévorateur de corps, dévorateur de pop. Popcorps(e). Mi Dios es un zombi.

Montre-moi ton vrai visage, Maître de l’extase, et je t’en fabriquerai un autre, plus faux et plus trompeur que tous les autres que tu aies jamais portés.

Impétueux Dionysos, où que tu sois, donne-moi ici, sur un plat, la tête de Pierre.

salomé
Salomé par Franz von Stuck

Tota pulchra es, Petra!
Sepulchrum Petra est.
Veninosa
Lacrimosa
Petra
Divina urethra
Petra
Scelerata
Gratia plena
Sacra vulgata
Regina Parisii
Pedicator Babylonis

Nymphalidae

Je regarde les yeux de ce jeune homme filmé en 1993 au bord de la mer, dans le Sud de la France, et je tremble de mélancolie et d’effroi. Mes années 90 m’envahissent instantanément. Petit pays est-européen, pauvre et gris, toujours en retard, toujours complexé, petit pays qui a une folle envie de boire, après les sombres années de dictature, tout le Cola de l’Occident, de manger tous les hamburgers qui se sont finalement frayés un chemin vers cette population oubliée par le monde entier. À cette heure, la mission nationale c’est de dévoiler les ex-collaborateurs de la Sécurité afin qu’on devienne « un pays civilisé ». C’est grâce à une telle « purification » que mes parents pourraient eux aussi rêver d’avoir une maison comme mon oncle qui habite aux États-Unis : il nous envoie régulièrement des photos témoignant d’un pouvoir d’achat pour l’instant inatteignable chez nous. « Que Dieu nous aide à bâtir une petite jolie maison, pas plus, juste une petite jolie maison », prière constante et fervente de maman.

Les nationalistes orthodoxes se battent contre les hippies qui viennent de découvrir le nirvana, la mandala et le nudisme. Les néo-protestants ont enfin le droit légal de raconter aux gens comment nos anges gardiens notent tout ce que nous faisons sur des parchemins sans fin. Odeur de bière cheap et de fake Armani. De la musique arabe et turque, Twin Peaks, Dallas, les films indiens, las telenovelas. Des chanteuses qui se vendent en tant que Madonna locales, dévoilant peu à peu leurs seins. Une moitié de la nation croit que Michael Jackson est une créature surnaturelle envoyée par les dieux, l’autre croit qu’il est un pervers qui témoigne de la décadence occidentale. Je regarde You are not alone à la télé chaque matin avant d’aller à l’école où je me fais insulter et humilier par cette enseignante qui connaît sur le bout des doigts toutes les punitions d’origine soviétique. M.J. me semble juste être une créature désespérément en quête d’amour fraternel et j’aimerais bien pouvoir le serrer dans mes bras.

Malgré les différences sociales, nous sommes tous de vrais chrétiens ; et c’est de cela dont on se souvient lorsqu’on rejette finalement les « perversions » de l’Occident. Chez nous, il n’y a pas de sodomites. Peut-être juste quelques-uns, dans le Parc de l’Opéra. Un endroit qu’il faut absolument éviter si on est un jeune et bel étudiant, puisque c’est là que les tafioles attendent leurs proies pour les violer et même les tuer. Car – tout le monde le sait – les homosexuels tuent, par jalousie, beaucoup plus que le reste de la population.

Tout va bien, nous sommes une nation saine et fertile. Toutefois, le mot interdit revient de plus en plus fréquemment sur les lèvres, même les plus pures. Un mot surgi des caves les plus obscures, un mot qu’il faut prononcer à voix basse juste pour savoir comment éviter et punir les êtres anormaux qui l’incarnent.

Pendant ces années, homosexuel est peut-être le terme le plus aimable dans une horde de dénominations abjectes et cruelles, censées tout simplement nier le statut d’être humain de ces « mecs malades ». [Par ailleurs, c’est le terme que j’affectionne le plus même aujourd’hui, beaucoup plus que « gay », car je ressens et revis, en le prononçant, toute la haine destructrice qu’il contenait. Et c’est précisément cette haine qui me fait aimer davantage mes garçons aux cœurs de filles.] Le mot circule de temps en temps dans notre foyer et je me demande pourquoi il faut rejeter ces hommes s’ils sont « beaux, efféminés et fragiles ».

Petit mot doux des nuits surveillées par la police, des boîtes illégales, qui réunit tous les esprits tordus ne trouvant pas leurs places dans les histoires d’amour qui se «reproduisent». Petit mot doux qui fait rougir le pasteur provincial et inculte qui a le devoir solennel de le prononcer afin que les garçons de sa triste communauté sachent qu’ils sont en train de crucifier Jésus-Christ encore une fois et qu’ils vont brûler en enfer si jamais… Petit mot doux qui attriste toutes les mères égoïstes qui veulent des fils «normaux», des petits-fils «normaux», des enterrements «normaux».

Petit mot doux resté là, patiemment, attendant que je lui donne un peu de tendresse.

***

Quelques années plus tard, Eurovision 1998. Sur scène, une prétendue «femme», certainement possédée par le diable ; un signe des temps, un signe que les prophéties de l’Apocalypse commencent à s’accomplir une à une. Aucun doute : Jésus reviendra bientôt sur Terre pour le Jugement Dernier. Et les pédés, Il ne les reconnaîtra pas. Moi je ne comprends rien à cette hystérie. Je ne vois que la beauté et la joie de cette musique hyper entrainante, la charmante langue orientale qu’Elle articule, la splendeur de ce corps parfait, ce sourire authentique comme je n’en ai jamais vu chez les femmes fatiguées et sordides de ma communauté. Et, par-dessus tout, je suis médusée par la gloire éblouissante que cette femme répand autour d’elle. Pecado nefando.

Viva la Diva, Viva Victoria

2017. 29 ans et je ne les ai pas trop aidés à voir leurs rêves domestiques se réaliser.
J’ai en revanche une grande famille de frères et de pères douteux, chacun avec son art et son petit milieu perverti.
Ce sont eux qui ont séché le pouvoir fertile de mon utérus, ce sont eux qui ont détourné mon devoir de femme.
Maman, pourrais-tu prendre soin de lui ?
Tu vois comme il est beau et fragile.
S’il te plaît, maman, en mon absence, regarde-le comme ton propre fils.
J’espère que l’enfer est une boîte gay, avec de la bonne musique queer.
J’espère qu’il sera possible d’y accéder en talons aiguilles, car je tiens trop à mes chaussures rouges en cuir verni.
La nuit sera longue, très longue, car il y aura énormément de garçons qui voudront danser avec moi.
Que celui qui brûle le dernier pense à Queen Beatrix et à ses escarpins rouges !
Dernier détail, cher Christ revenu sur terre,
puis-je demander pour ma crémation une playlist 100% Pierre Pascual ?
Ai-je droit à une dernière blague de mauvais goût, genre top vs. bottom ?
Homosexuel, homme sexuel, laisse-toi transporter dans mon ciel. Mon Paradis à moi, mon Paradis pour toi.

***

Minuit ou presque. J’avance dans l’obscure forêt québécoise, mais je suis moins audacieuse qu’il ne le parait, car je cherche une place qui me permette de voir la station de bus du terminus.

Je sers dans mes bras un immense arbre avec lequel je n’avais jamais parlé. Le baiser que je lui donne vole dans l’air et arrive dans mon petit pays où il se colle sur la peau de tous mes garçons.

Si ma destinée est d’être la proie d’un esprit mystérieux, par une nuit étoilée (quel plafond gay !), je le suivrai sans résistance. Je n’ai plus rien à craindre sous les sycomores. Car mon cœur est aussi un interminable sycomore, sous les branches duquel tous les garçons aux cœurs de filles pourront tranquillement travailler à leur costume de sirène.

Et ta musique, Pierre, ne finira jamais.

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Le livre des cendres d’Emmanuelle.

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C’est avec une joie non dissimulée, une fierté immense, que je partage aujourd’hui la dernière publication des Éditions Le Sélénite que j’ai créées il y a à peine un an.
Ce Livre des cendres d’Emmanuelle que j’ai voulu publier sur un papier Pearl gris, est l’hommage que je voulais rendre à celui qu’il l’a écrit — Louis-Jacques Rollet-Andriane — et à celle qui l’a inspiré : Marayat Rollet-Andriane.
Mon amour pour Emmanuelle Arsan — qu’ils incarnèrent tous deux, chacun à leur façon — a été partagé au travers de ma publication précédente (La Philosophie Nue d’Emmanuelle Arsan, avec l’essentielle postface de Suzanne Brogger) mais prend toute sa dimension dans cette publication inédite qui est une collaboration avec l’éditeur Jean-Claude Grosse (des Cahiers de l’Égaré) à qui L.J. Rollet-Andriane a remis il y a dix ans le tapuscrit de ce Livre des cendres.
Quand j’ai écrit à Jean-Claude Grosse pour lui faire part de mon intérêt pour E.Arsan et pour le remercier d’avoir édité ses derniers textes (magnifiques, les plus beaux!) — moi qui pensais avoir tout lu — j’ai été choqué, émerveillé, de savoir qu’il me manquait encore une dernière pierre à poser sur cette statue en mouvement (de vent, d’espoir) qu’est « Emmanuelle »… que Louis-Jacques, après la mort de Marayat, avait écrit… Parce qu’il ne pouvait pas s’en empêcher
(Comment ai-je pu croire qu' »Emmanuelle » était « finie »?)
Avec Jean-Claude Grosse nous avons décidé d’une édition conjointe (qu’auraient certainement aimée L.J. et Marayat…); je me suis chargé de l’édition de tête (à laquelle j’ai décidé d’ajouter trois lettres de Louis-Jacques et une photo de photos de Marayat et L.J. prise par mon ami J.Saraben chez Pierre Molinier (un autre amoureux des Emmanuelle!!) en 1974; et Jean-Claude Grosse de l’édition courante.
Toutes les informations sur cette publication de tête, numérotée et limitée à 30 exemplaires se trouvent ici : http://www.leselenite.fr/livre-des-cendres-d-emmanuelle
Pour commander : http://leselenite.tictail.com
Quelques exemplaires seront également vendus, selon disponibilité, sur Ebay et Price Minister.

Emmanuellement vôtre
P.Pascual

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Cher correspondant Facebook X.

Cher (correspondant Facebook x),
Je crois que j’ai une problématique inverse à la tienne : je suis en capacité présente de mener à bien, seul, tous les projets que j’ai en tête ou au moins de les initier et de trouver rapidement les personnes qui peuvent m’aider pour le (projet x), ou le (projet y), ou le (projet z), ou le (projet z bis), mais je me sens totalement paralysé par le système, la société; ce système cette société dont je n’aime ni les règles ni l’argent : je ne veux pas faire partie de ce système, je ne veux pas gagner cet argent sale qui tue beaucoup de monde… je crois énormément en l’Homme (je veux l’aimer et travailler avec lui) mais je ne crois pas en cette société, elle me répugne… J’ai bien entendu ce que tu as dit la dernière fois « oser le dosage » peut-être que je dois apprendre surtout à composer…. C’est déjà cette problématique qui m’avait fait arrêter Cartel Couture à l’époque où on commençait à bien marcher. J’avais à côté Chose Chaton qui me semblait plus radical, plus vrai, plus anarchiste et plus révolutionnaire et j’ai pris la voie de la révolution …. Même si je décidais aujourd’hui de refaire un album et des clips, je me sentirais incapable de faire une télé où y’a de la pub, ou un concert avec des sponsors…  malgré ça je n’aimerais pas faire qu’un album politique et dénoncer genre (artiste engagé x) ; la (superstar y) ancestrale qui est en moi voudrait continuer à danser et à être totalement l’incarnation du système… Je suis donc bloqué, paralysé. J’avais résolu momentanément ce problème en écrivant. Dans un livre je peux tout être et il n’y a pas de pubs à l’intérieur. J’étais heureux quand j’écrivais le matin et que je faisais l’amour ou que je lisais ou que je me baladais l’après-midi. Même si je souffrais du manque d’argent (autre problématique : je hais le système de l’argent mais je suis content quand j’en ai un peu…) Peut-être que je suis sur la bonne voie en imaginant ce (projet x) ou ce (projet y) où il y aurait de la musique et que je diffuserais sur (espace x) ou (espace y). Si je choisis ça et que je me lance il me faudra réussir à ne pas faire entrer tous mes projets dans un seul, et réussir comment dire non – à l’intérieur de moi – à certaines personnes que j’aime et que j’aimerais aider en les faisant travailler avec moi… être donc un peu plus centré sur moi que je ne le suis actuellement (j’ai tout ouvert et je me sens plus proche de l’individu générique, de l’être humain que nous pourrions tous êtres, de l’humain souche que nous somme tous, que de « moi » petite individualité avec sa petite histoire…). Dans l’idée je sais que j’ai fait le bon choix mais il m’empêche de me reconcentrer sur ce que la société du spectacle demande : un petit individu très marqué, faussement original qui parle de ses petits problèmes son petit pipi son petit caca… Encore aujourd’hui les «bêtas» me font rêver… ceux qui acceptent cette société car ils ne réfléchissent à rien… Je trouve que (superstar y) est restée au stade de l’amibe mais elle est la reine des amibes… j’ai encore envie d’être reine de quelque chose, de voir des yeux briller pour moi, c’est égoïste et idiot… Je n’accepte que la sexualité qui ne ment jamais… j’ai la chance de pouvoir vivre ça… c’est de la pure vie, bien loin de la fausse vie du spectacle… Il me reste des exemples de vie comme celle de (artiste x), qui fait des albums sans faire de promo, de télé… des exemples comme (artiste y)…  c’est-à-dire des personnes qui sont dans le système mais tout au bord du cercle, à l’intérieur, des sortes de dandies… Je crois que ma chance de m’en sortir sera dans le «faire» sans trop réfléchir… mais en même temps je «fais» et au bout d’un moment j’arrête car j’ai peur de ce que « la suite dans le monde et avec le monde » sera ; parfois c’est si problématique et douloureux que j’ai envie de tout arrêter… et juste écrire, lire et faire l’amour : mon tiercé gagnant. Si seulement j’étais capable de faire ce choix…. mais ma petite (superstar y) intérieure se met à hurler… mon petit (artiste engagé dans le système x) intérieur se met à pleurer, tout en étant heureux de devenir enfin un petit (artiste engagé hors du système z) !!! Soit je n’ai pas encore fait un deuil, soit je suis bloqué, m’autocensure et m’empêche de faire de nouvelles choses… Ma tête est trop lourde, avec tout ce que j’ai à l’intérieur mais aussi dessus : le poids de mes cheveux. Je me suis interdis de les couper avant de pouvoir me filmer, m’incorporer dans une œuvre et les montrer dans leur pleine liberté et longueur…mais ils me fatiguent dans la vie, et j’aimerais pouvoir me foutre de ce « moi en représentation, idéalement, dans une œuvre » pas parce que c’est pas bien mais parce que je ne peux pas vivre pleinement la même chose dans la vie….  je veux que mon œuvre et ma vie avancent ensemble, tu te rappelles je t’avais dit ça un jour chez toi ? Et – chose importante – je ne veux plus sacrifier ma vie, la douceur de vivre dont je rêve, pour le spectacle (car je sais d’expérience que cette vie est un enfer, au sens où tout dans le spectacle est à l’image de la Religion que je déteste). C’est un peu ça mon problème… la Religion on peut l’ignorer et faire sans mais le Spectaculaire intégré on ne peut pas y échapper si on fait des chansons, des films etc…. Tout serait SI SIMPLE si j’étais moins lucide… Avant j’avais l’alcool pour m’abrutir et me rendre servile et docile ; mais, depuis 5 ans, sans aucune substance extérieure autre que celles produites par mon corps, je ressens et je vois 24 heures sur 24!!! J’ai gagné en force, c’est indéniable, mais j’ai perdu la faiblesse qui me permettait de m’adapter aux moules, aux cases demandées… Hier je suis allé voir le film de (cinéaste x) que j’ai toujours adoré. Son film m’a fait du bien car je ressens un être humain derrière, pourtant c’était dans une salle où j’ai dû me manger de la pub… Dois-je accepter d’être une sorte de calculateur et rentrer dans le système pour le combattre ? Je ne sais pas si j’en serais capable (ce serait comme revêtir une soutane pour aller faire bouger les choses jusqu’au Vatican…) Ces réflexions sont insolubles… Tu vois le point où j’en suis rendu ? Je pense qu’il n’y a rien d’original malheureusement, et beaucoup de créateurs comme moi se sont arrêtés à cause des mêmes raisons… alors que me reste-t-il? L’activisme révolutionnaire ? Je ne sais pas si j’ai vraiment envie de battre le pavé comme ça… Si on considère la société comme un cercle, je suis en équilibre sur le bord du cercle, en danger, et je dois décider si je fais un pas en arrière pour rester dans le cercle dont je connais les règles (que je n’aime pas mais qui sont une sécurité ) en acceptant de vivre face a un mur très haut que j’avais réussi a escalader ; soit en sautant dans l’inconnu qui représente tout ou rien (mort symbolique ou mort réelle, pleine renaissance, vraie vie, folie, que sais-je encore, le langage est si handicapé et handicapant…)  Je sais que certaines personnes comme moi, la société les soigne à coups de médicaments (mais c’est la société qui est malade, pas eux) et je suis bien heureux d’avoir réussi à « être pleinement » sans avoir à tuer tout ça en moi, en m’abrutissant avec je ne sais quoi… Mais que dois-je en faire maintenant ? rien ? dois-je me sacrifier pour le bien commun et créer, parler, dénoncer… ou juste vivre sans plus me soucier de rien… Voilà qui je suis, l’être que je suis… il est complexe… compliqué… il demande un peu d’apaisement et de douceur… mais il ne peut plus fermer les yeux ! Je ne pense pas être différent de tous les autres Hommes, c’est ça qui est encore plus angoissant. On penserait tous ça et on ne ferait rien??? Si j’avais de l’argent je crois que je voyagerais, pour vivre, voir et faire l’amour. Profiter des paysages et des cultures. J’écrirais peut-être, je filmerais peut-être ; pas sûr… je posterais des choses, pas sûr… si j’avais de l’argent je ne m’en soucierais plus, je l’aurais malgré moi et c’est tout, alors je le dépenserais sans compter, pour juste vivre… je me divertirais avec les paysages du monde qui seraient mon spectacle, et moi au milieu ! anonyme et pleinement présent. Dans un futur qui n’existe pas et qui ne me fait aucunement peur, comme tous les êtres nés au présent, vivants au présent, morts au présent.

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Une humanité x, y, z, pleine d’espoir.
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Pourquoi il ne faut pas avoir peur de la victoire de Donald Trump.

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Parce qu’après des décennies de fascination pour la Politique, le Spectacle, la Stigmatisation, le Rejet, l’Infantilisation, la Schizophrénie Étatique, nous devons accepter d’aller droit dans le mur, pour abattre ce mur qui fait fantasmer tant d’incultes, perdus, dont le seul trésor est la colère, la haine. Une fois qu’il ne restera plus rien des idéaux des uns et des fantasmes des autres, nous serons peut-être prêts à rebâtir ou à simplement vivre parmi les décombres de l’ancien monde, mais VIVRE !
Entre la promesse d’un au-delà d’un côté et la promesse d’une vie meilleure tous les quatre ou cinq ans de l’autre, reste cette donnée absolue et inattaquable : NOUS sommes en charge de NOTRE présente vie et nos exemples individuels influenceront nos voisins qui, eux aussi, en influenceront d’autres.
La DÉMISSION d’un seul qui, apeuré et épuisé, confie son corps à une Haute Instance de la Morale et du «Mieux Demain» est un manque profond pour tous les êtres humains que nous sommes.
L’élection de Donald n’est pas plus effrayante que celle de Valérie Pécresse ou celle, prochaine, du premier des imbéciles. La parole de Donald n’est pas plus effrayante que la mienne qui vous parle sans vous connaitre et sans que vous me connaissiez. L’important est d’avoir SA parole, et que chaque parole puisse être exprimée sans être enterrée ou glorifiée.
La Démocratie arrive au bout de son mandat. L’Homme Libre va devoir dans quelques décennies accepter le sien. Il sera déstabilisant, mais finalement pas plus que le pouvoir accordé aujourd’hui à McDonald Trump.
Arrêtons d’être tentés par le futur probable, rêvons le présent possible !
Un cauchemar devenu (télé)réalité n’a jamais empêché de vivre et de penser ; d’arrêter de rêver, si !
Bonne nuit, les petits!
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NON à la censure du mot LESBOS sur iTunes!

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Oui, quelqu’un plus tard se souviendra de nous
C’est sur ces mots de la poétesse Sappho de Lesbos que je souhaite commencer cette lettre.
Lesbos, une ile grecque habitée depuis le Paléolithique, qui a vu naitre philosophes et poètes, dont Anacréon, Théophraste ou Longus qui y composa ses célèbres Pastorales, Daphnis et Chloé ; et Sappho, bien sûr, dont la poésie emprunte d’amour entre femmes donna naissance au terme lesbienne.
Aujourd’hui quand nous parlons de Lesbos nous pensons bien évidemment au sort des migrants qui jour après jour y accostent dans des conditions désastreuses, et c’est précisément ce que raconte Stanislas Briche dans LESBOS, récit de son expérience en tant que bénévole sur l’ile, livre dont iTunes ose censurer le titre et la présentation : LESBOS y est devenu L****S.
Profondément choqués de découvrir notre publication au titre tronqué, censurée sans aucune forme de mise en garde, l’auteur Stanislas Briche et moi-même, son éditeur, sommes bien conscients que nous sommes lancés malgré nous, mais main dans la main, dans une bataille de David et David contre Goliath. Mais nous ne voulons pas baisser les bras !
Stanislas Briche n’a pas écrit L****S.
Nous ne voulons pas que des gens plus jeunes, filles ou garçons, tombant sur ce signe de censure, pensent tout bas que Lesbos soit un mot à cacher. Lesbos, qu’il fasse référence à l’ile grecque ou à l’adepte de ses plaisirs, n’est pas un mot à cacher. C’est un mot. Aucun mot ne devrait être caché. Tout mot, quel qu’il soit, a le droit d’exister et personne n’en peut être propriétaire.
Nous lançons aujourd’hui une pétition pour réhabiliter le nom LESBOS (quelle qu’en soit l’acception ou la connotation) sur cette vaste terre qu’est la distribution numérique d’iTunes.
Ces grands groupes ont créé des armes de diffusion massive, mais nous, pauvres petits utilisateurs, disposons encore du pouvoir de regroupement et d’opposition massifs. Il est hors de question d’accepter cette censure et hors de question de supprimer notre publication.
Jean-Pierre Dutel, libraire érudit et auteur d’une Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français, à qui je viens de poser la question, me signale de nombreuses publications utilisant le nom Lesbos dans leurs titres entre 1900 et 2015, dont pêle-mêle «Les amants de Lesbos» de Prosper Castanier (Librairie L. Borel, 1900) «Ces dames de Lesbos» de Renée Dunan (Éditions Prima, 1928) ou encore «Notre-Dame de Lesbos» de Charles-Étienne (Librairie des Lettres, 1919.) 
Depuis plusieurs siècles nous écrivons Lesbos. Et nous devrions accepter, maintenant, d’être censurés ?
Mais qu’est-ce, finalement, que la censure ?
Jean-Jacques Pauvert – qui à l’âge de vingt ans fut le premier éditeur français non anonyme à publier Sade et qui tomba de nombreuses fois sous le coup de la censure – semble bien légitime pour nous proposer sa propre définition de celle-ci : « Il y a censure lorsqu’un pouvoir quelconque empêche, par un moyen quelconque, un ou plusieurs individus de s’exprimer librement, par le procédé qu’il a ou qu’ils ont choisi. »
Mais, surprise, iTunes n’a pas cru bon de censurer les mots lesbienne ou lesbian…
Pourquoi ? 
La réponse est glaçante d’effroi…
Depuis le début de leur existence, toutes les grandes entreprises américaines, comme Apple ou Facebook, sont prises entre les feux d’une censure grandissante et rétrograde – appuyée par les lobbies religieux – et ceux de l’enrichissement et du profit, avec tout et à tout prix. Ainsi iTunes ne peut pas censurer le mot lesbienne parce qu’il est lié à des applications payantes. Ce type d’applications rapporte beaucoup d’argent à ceux qui les distribuent et à ceux qui les créent, beaucoup plus qu’un petit érotique numérique, et ces applis engrangent de l’argent avec leurs seuls mots-clés.
Sur l’ile de la vente en ligne, dans les temples du commerce numérique, le sacro-saint mot-clé est incensurable – il serait en effet difficile de vendre « Her, pour lesbiennes, queers et bisexuelles » sous la forme : « Her, pour l******s, q******s et b*********s ».
Et qu’en est-il des groupes de musique qui utilisent Lesbos dans leurs noms ?
Évidemment incensurables ! Comment seraient-ils retrouvés, et achetés ?
Sur les réseaux sociaux, sur les plateformes de vente en ligne, nous sommes constamment muselés, sauf si nous payons pour diffuser nos infos (si nous le faisons c’est que nous pensons générer de l’argent, que nous sommes possiblement puissants, donc moins facilement censurables.)
Qui majoritairement utilisait Lesbos il y a encore quelques années ?
Des créateurs de fictions érotiques. Des artistes possiblement subversifs, des auteurs à l’imagination lubrique débordante…
La fiction de tout temps a été beaucoup plus attaquée qu’une certaine idée politiquement correcte de la réalité.
Les livres, ah, les livres : on sait depuis toujours qu’ils sont plus dangereux que tous les autres moyens de communiquer ; plus dangereux que les Hommes même : les livres, eux, restent. Pour preuve, Sappho de Lesbos – malgré la disparition de la majeure partie de ses écrits – nous parle encore.
Les livres demeurent aujourd’hui les seuls supports qui ne sont pas soumis au dictat pervers de la publicité, publicité qui impose à nos sociétés et à leurs créateurs une contrainte bien plus efficace que la censure : l’autocensure. Mais il faut nuancer et préciser: les livres papier ! Puisque la volonté de nos grands groupes commerciaux et moralisateurs est de faire main basse sur la pensée en contraignant les auteurs à accepter leurs lois numériques, leur façon de distribuer, leur censure, leur morale ; et pour s’en assurer ils nous fournissent les objets numériques adéquates : tablettes remplies de publicités (licites ?) connectées aux bons livres et qu’est-ce qu’un bon livre ? Certainement un livre qu’on doit vendre…
Qu’adviendra-t-il de nous le jour où nous aurons laissé libre accès à nos yeux, nos oreilles, implantés gratuitement par Google qui travaille d’arrache-pied sur l’intelligence artificielle, que nous aurons été appâtés par cette promesse d’une diffusion directe, gratuite, illimitée, d’œuvres de l’esprit…
Il est possible que nous ayons à payer nos rêves en cauchemar…
Imaginez que le monde ait autrefois inventé un papier où certains mots n’auraient pu apparaitre ! C’est presque chose faite. Et il y a fort à parier que les prochains mots attaqués soit Sodome – horrible ville pécheresse entrainant dans sa chute Marcel Proust, le Marquis de Sade, Henri d’Argis et son Sodome préfacé par Verlaine… puis pourquoi pas Éros se noyant dans les larmes amères de Georges Bataille.
Ah ces grecs ! Des pervers qu’on a bien recadrés avec les religions monothéistes !
Salman Rushdie faisait remarquer il y a peu que ce qu’il y avait de bien avec les dieux des religions polythéistes, c’est qu’ils ne se mêlaient pas de morale, qu’ils étaient simplement une version spectaculaire des Hommes, comme nos « stars » actuelles. Après tout, star veut dire étoile ; et les étoiles sont au-dessus de nous, au-dessus du monde des simples mortels ; elles sont, comme les anciens dieux, éternelles, fixées pour toujours sur les supports, films, disques… Les étoiles n’ont rien à voir avec la censure.
Ainsi, iTunes a raison de se méfier. Car ne leur dites surtout pas, mais dans le LESBOS de Stanislas Briche il y a possiblement des lesbiennes, habitantes de Lesbos comme les Samiennes habitent Samos, mais aussi peut-être des femmes qui aiment des femmes ! (oh la la ! 2000 ans après ? encore !? ) et il y a même un vieux travesti qui fait sécher ses robes sur son balcon ! Vous voyez, finalement, toujours les mêmes pervers sur ces iles dont on ne sait même pas où elles se trouvent et si elles ont jamais existé… Des iles maudites à juste titre, tellement vouées aux gémonies que Dieu les a choisies pour y faire mourir des migrants par milliers…
Les multinationales américaines ont tout à craindre de ce vieux continent qu’on appelle encore Europe, ce vieux monde décadent qui a combattu religions et censeurs et qui a bien failli réussir. Mais les dieux ont soif. Ils ont tellement de visages… et tellement de comptes en banque. Ah, si Lesbos avait été un paradis fiscal ! Et nous, pauvres lesbiens, qui sommes-nous face à ces dieux ? De quelles armes disposons-nous pour combattre ? Les livres ! la musique ! les films ! notre histoire !
Les États-Unis ! Avons-nous des leçons à recevoir d’un si jeune peuple qui s’est construit sur le massacre d’une population autochtone, qui a proliféré par l’exil d’une population de brigands notoires fuyant la justice européenne, jeune peuple qui a autorisé l’esclavage jusqu’en 1865 et la ségrégation jusqu’en 1967 et qui aujourd’hui se repent à grands coups de messages bibliques, entrainant avec eux le monde entier dans leur culpabilité ?
Nous sommes l’Europe ! Lesbos, c’est notre histoire !
Nous, Européens, connaissons les dérives de la censure, les livres qu’on brule, les artistes qu’on enferme, les paroles pour lesquelles on meurt. Qu’iTunes aille donc se faire voir chez les Grecs ! Ça leur fera certainement du bien !
Si nous laissons passer la censure sur Lesbos, nous laisserons passer la prochaine, et la suivante. Nous ne pourrons plus montrer un seul bout de peau, parler d’une seule de nos spécificités ou différences ; nous serons un peuple caché, soumis aux lois d’un Dieu et de ses fidèles commerçants.
Pierre Molinier, en son temps – parce qu’il se rêvait femme et qu’il aimait les femmes – avec humour, se disait lesbien.
Emmanuelle Arsan, qui a bien connu Molinier, a écrit un court texte – merveilleux, essentiel – dont le titre utilise deux fois le mot Lesbos et dont je veux aujourd’hui donner le dernier paragraphe, pour rendre Lesbos à sa poésie :
(…) Se concevront femmes tout aussi réelles les hommes qui auront l’intelligence de comprendre qu’ils sont artistiquement les semblables de ces créatures au sexe intérieur et au cœur passionné qui font l’amour sans pénis.
Alors, dans ce monde peuplé de femmes nées de la pensée, l’amour cessera d’être hypothèse absurde qu’il est entre animaux de sang différent. L’amour, le véritable amour quittera les iles imaginaires où il patiente depuis que les poètes et les lesbiennes l’ont inventé. Il oubliera les fictions morales et ensoleillera de lunes et de louves l’ambigüité charnelle qui lui barrait les chemins et les non-chemins de la Terre. Les licornes et les sirènes, les amazones et les démones ne seront plus le souhait fabuleux des forçats de la virilité. Je pourrai parler à un homme comme s’il était une femme et contredire Sappho à force de baisers. »
À notre tour, contredisons iTunes à force de baisers !
Soyons lesbiennes et lesbiens, hommes et femmes libres !
Quelqu’un se souvient encore de vous

Pierre Pascual, éditeur de LESBOS.
Éditions Le Sélénite. www.leselenite.fr

Télécharger ce texte (PDF et docx).     Signer la pétition sur change.org.

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Ma petite maison au Mac Val.

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Léo Gausson – La Maison (1886-1888)

Ma petite maison ne serait pas forcément petite ; elle ne serait d’ailleurs peut-être pas une maison ; ce serait un lieu où je pourrais vivre avec celui que j’aime. Peut-être au dernier étage, parce qu’aux derniers étages en ville on entend une clameur lointaine qui ressemble à celle qui nous étourdit sur les grandes plages de l’Océan : roulis des vagues mêlé à quelques voix humaines, indistinctes, rassurantes.
Ma petite maison posséderait une chambre calme de jour comme de nuit, où je pourrais mettre un bureau pour écrire et composer. Une pièce tranquille, c’est tout ce dont je rêve.
Ma maison actuelle n’est pas la mienne, ce n’est même pas une maison, je n’ai pas mon nom sur la boite aux lettres, je ne sais plus depuis combien de temps je vis ici. J’y ai composé un être humain entier, emprisonné dans un disque (et faire rentrer un corps anguleux dans un cercle ce n’est pas chose facile), des tonnes de titres, des morceaux en images, des livres, des entreprises ; produit, produit, produit….
Il fut un temps où j’étais bien ici, mais je ne sais plus si je suis capable de me caler sans arrêt sur la vie des autres pour pouvoir vivre, dormir, rêver.
Partir pour aller où ? Je n’ai jamais gagné d’argent…
Et de toute façon on ne nous parle que de murs, surfaces, quand il y a tout un monde sensible (bruit, couleurs) qui nous importe tout autant et qu’on ne pourra jamais choisir…
Je voudrais être nomade. Entreposer tous mes trésors dans une boite grande comme un garde-meuble, et partir. Vivre ici et là-bas, chez lui, chez elle, chez nous un temps, chez ce possible moi au milieu de terres abandonnées… Mais je n’aurais même pas assez pour payer cette boite, ce « garde-meuble »…
Je ne peux pas me défaire des trésors dont j’ai la garde.
Alors je reste là où je suis.
Je ne suis pas malheureux, j’ai souvent tous les jours un corps merveilleux à aimer, un livre passionnant à lire, un projet extraordinaire sur lequel travailler ; de quoi me plaindrais-je ?
Je ne me plains pas, je rêve.
Je rêve d’un intérieur à investir, où mes sens pourraient se reposer, où je ne serais pas obligé en permanence d’analyser malgré moi tous les bruits qui viennent du dehors (au-dessus, au-dessous, à côté numéro 1, à côté numéro 2, dehors n°1, dehors n°2…)
Oui car, en plus de ne jamais m’avoir permis de vivre, ma pratique excessive du mixage sonore m’a rendu hyperacousique…
Heureusement que maintenant j’ai des livres. Eux au moins ne provoquent pas d’hyperacuité visuelle. Imaginez que je sois obligé de voir encore mieux la laideur – ou pire… la beauté (on ne sait pas ce qu’il pourrait me passer par la tête) –  de mes voisins…
La journée je suis parfois chez moi, quand tout le monde est parti ou presque. Ce sont mes nuits à moi, ces moments où je peux travailler calmement à ce que ma terre a de plus beau.
Le signal ? les parfums dans l’escalier. De ceux qui s’aspergent avec des fragrances bon (super)marché, ou de ces autres qui se parfument trop avec des essences hors de prix (dans un cas comme dans l’autre le résultat est le même : l’horreur). Les riches et les pauvres marquent leur territoire olfactif, tout ça se mélange allégrement dans le Grand Séphora, et moi qui n’ai d’autre parfum que celui de ma peau je passe comme une ombre, un fantôme au milieu des fleurs qui ne faneront jamais.
Un temps, pour supporter mes voisins, j’en ai fait des personnages de fiction, je leur ai donné un nom, je me suis raconté leur histoire. Je voulais écrire sur mon immeuble (depuis le milieu du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui) j’ai des pages et des pages de notes. Je pensais que ça me permettrait de rendre cet immeuble joyeux, et de connaitre tout le monde. Je suis trop angoissé à l’idée de vivre avec des gens que j’entends et que je ne connais pas : c’est un peu comme vivre en tant de guerre, sociale.
Ici sur les réseaux sociaux et autres endroits dédiés à des idées de fausses libertés, fausses communautés et fausses individualités, je ne sais pas pourquoi je partage ce texte. Facebook c’est un peu mon immeuble virtuel, ma page côtoie des pages inconnues, et nous faisons tous ce bruit qui nous incommode. Vous croisez parfois ma photo dans l’escalier, vous m’aviez oublié, vous n’en pensez rien ou rien qui vaille ; moi je ne vous vois même pas…
Mais je vous sens…
Quand vous hurlez je vous entends. Quand vous aimez je vous entends ici.
Comment je vais faire pour écrire mon grand œuvre si je suis obligé de vivre avec tant de personnes en même temps ? On ne peut pas invoquer nos personnages inattendus quand on doit sans cesse faire taire des personnes trop entendues.
J’aurais pu choisir de vivre éloigné de tous, mais je n’ai jamais eu l’âme d’un ermite ou d’un stylite. Me couper des corps, des tableaux, des livres, des œuvres cachées, des jeunes qui construisent, des vieux qui ont construit ? Autant mourir. Ou alors il faudrait recréer une communauté au milieu de rien, un peuple de livres, de corps nus, d’amour partagé et bienveillant ; un monde sans trop de machines bruyantes, sans trop de parfums chimiques… mais bon je n’ai jamais trouvé (à part dans les livres, de Fourier à Armand, en passant par … et … et…..)
Si j’avais de l’argent j’achèterais des immeubles au milieu de Paris pour reloger les poètes, les peintres ; ceux qui parlent avec leurs doigts et leurs yeux… On pourrait tous lire et écrire en paix. Mais franchement, qui ça fait rêver ? lire et écrire ? en paix ? Les seules machines autorisées seraient les machines humaines : celles qui bruissent, se plient, hurlent quand elles sont pleines d’amour. On se rejoindrait tous pour se dire qu’on s’aime, pour rire, manger, se confier, s’embrasser… et quand nous aurions besoin de calme, de solitude – à toute heure du jour ou de la nuit – nous regagnerions nos chambres, vastes comme des mondes, silencieuses comme des nuits au désert.
Avant de prétendre avoir une maison, il faudrait donc que j’aie une place.
Et tous ceux qui ont des places, et des maisons, et qui n’ont même pas de corps ??
Moi je sais vivre avec mon corps, je le connais si bien qu’il est aimé de ceux qui m’entourent, oui. Et ça, ça ne compte pas ?  Mon corps est merveilleux. Si je le louais, pour entreposer des cœurs fatigués, je serais millionnaire. Je pourrais acheter une rue dans Paris.
Un jour je n’aurai plus la force de n’être rien, un rien au cœur de tout, je partirai et laisserai tout en plan. Un autre tentera de vivre là, il y réussira certainement. Il vendra mes livres et mes tableaux. Il aura raison, tiens : profiter de l’argent là où il se trouve.
Plus tard un autre – peut-être toi – dira qu’il avait cette maison qui était faite pour nous, mais ce sera trop tard. C’est toujours quand ils ne sont plus là qu’on prend soin des poètes et de ceux qui les aime. Il y a fort à parier qu’après mes diverses morts toutes mes œuvres soient entreposées dans des espaces bien plus beaux et confortables que tous ceux où mon corps vivant aura créché.
Sortons toutes les œuvres d’art dans les jardins et rendons les musées aux artistes, aux crève-la-faim qui seront les trésors de demain.
Écrivons un manifeste à faire signer par tous les artistes vivants : que toutes les œuvres futures – matérielles ou immatérielles – ne puissent générer aucun argent qui n’aillent pas aux artistes vivants, que les musées soient des maisons d’artistes (les artistes pourraient avoir la garde des œuvres, et eux seuls)
Il n’est pas juste que le monde s’engraisse sur le dos des poètes décharnés.
Tout ceci n’est pas une utopie, c’est œuvre de bon sens.
Que tous les artistes n’acceptent d’exposer, de montrer, de faire entendre, de parler, de donner, que dans des endroits qui sont des maisons de poètes : là où les poètes dorment, mangent et ont chaud.
Tant qu’ils iront se vendre et se montrer dans les boites à pub et sponsors, boutiques, gros magasins, musées commerces et autres, leurs semblables crèveront dans la rue.
Maintenant que j’ai dit tout ça, je vais aller demander un 30 mètres carré au Mac Val ; vous pourrez m’y voir vivre, créer, faire l’amour, je vous parlerai volontiers mais vous serez silencieux ! Je lis ! J’ouvrirai à 7h, je fermerai vers 22h ; ça laisse de la marge pour les lève-tôt et les couche-tard. J’exposerai mes amis artistes gratuitement (ce que je fais déjà dans mon appartement délabré à 500 mètres du Mac Val où j’accroche, sans les décrocher, des artistes qui sont achetés des milliers d’euros par ce même musée).
Mais ces œuvres-là je n’ai pas eu à les payer, puisque je ne veux pas les posséder. Alors je les partage, dans un lieu que leurs créateurs aimeraient, un lieu de vie, d’amour, de liberté.
Mais malgré tout ça, oui, j’aimerais vivre dans un musée, au milieu d’une étendue de silence. Dans un musée bibliothèque, avec tous mes amis morts de vie.

Un temps j’avais pensé faire une demande d’atelier, ces ateliers dans Paris pour les plasticiens qui ont besoin de place et de lumière. J’avais créé pendant plusieurs années des portraits sonores, certes immatériels et étranges comme toute musique qui n’en est pas vraiment, mais des portraits tout de même.
Pourquoi celui qui écrit (car ces portraits n’étaient rien d’autre que les chapitres d’un livre) n’aurait pas droit lui aussi à un peu de lumière ?
Écrire ce n’est rien d’autre que créer des images. Pas d’images sans lumière.
Parce que nous créons tient sur une clé USB nous devrions accepter de vivre dans des boites à chaussures ? Si encore ces chaussures correspondaient à nos pieds…
Un peu de place, pour voir où nous mèneraient ces images qui s’agitent…
Mais la lumière et la place se trouvent partout, monsieur ! Dans la rue ! Le Soleil, le ciel sont à tout le monde.
Oui mais un SDF n’a jamais écrit À la recherche du temps perdu. On ne cherche pas le temps quand on cherche à se nourrir, à se protéger du froid…

Dans l’immeuble d’à côté quelqu’un tape contre le mur que nous partageons, juste derrière le bureau où j’écris ; je ne suis pas dérangé par ce coup de marteau ou de massue, je m’y suis habitué (ça fait plus d’un an que l’immeuble racheté par un jeune propriétaire est en réfection).
L’année dernière j’enregistrais mon livre audio de 5 heures à 7 heures 30, avant que les ouvriers n’arrivent ; je n’arrivais même pas à en être malheureux, quelle chance de pouvoir enregistrer un livre audio, d’assumer suffisamment des mots que l’on a écrit pour accepter de les faire cogner dans notre bouche, dans nos oreilles !
Depuis, le jeune propriétaire a presque fini sa maison, et moi j’ai fini la mienne : la maison Rose Turningham. Je ne sais pas ce qu’elle vaut, et franchement je n’en ai rien à faire. Peut-être prendra-t-elle de la valeur avec le temps ? Et l’autre, celle d’à côté ? La maison refaite à neuf, en banlieue, proximité RER et vue sur jardin plutôt calme…
Que ce soit un livre ou une maison, il n’y a que trois choses qui nous intiment de créer et de construire :
1. Nous créons par angoisse.
2. Nous créons pour gagner de l’argent.
3. Nous créons par amitié.
Je me dis de temps en temps que les artistes heureux sont ceux qui arrivent à combiner les trois. Pour ma part j’ai tenté d’éradiquer le premier, et le deuxième ne m’a jamais concerné (mais je ne suis pas à l’abri de gagner un jour quelques centaines d’euros !!) Alors reste l’amitié. Créer pour quelqu’un, que l’on connait, que l’on imagine, quelqu’un qui est là ou qui va arriver. Ça n’est pas si différent de celui qui construit sa maison…
Nos maisons. Transitoires comme nos corps.
Nos maisons, qui parfois deviennent des musées.
Nos maisons dont la peau est toujours trop fragile, corps aux murs poreux.

Alors ce musée d’artistes vivants ? Si quelqu’un a une idée, je suis ! j’en suis !
Je donnerais bien le reste de ma vie pour un peu, juste un peu, de tranquillité.
Pour celles et ceux qui veulent venir dans mon musée, titiller la muse qui y vit (oui car elle vit celle-là !) c’est ouvert ! Quel autre choix ? Vivre les portes fermées ? les jambes serrées? les œuvres cachées ?
C’est ouvert, c’est gratuit, tout y est à partager. Apportez-moi des livres, des dessins, juste vous… on verra. Je vous offrirai des livres, des dessins, je ne sais pas vraiment…
Quand nous aurons tout mis en commun, nous aurons un musée tout entier ! Nous pourrons ouvrir et vivre dedans, au-dessus ! Nous serons obligés de faire payer l’entrée, ou alors on vendra des cartes postales ! C’est bien les cartes postales : ça s’accroche au mur, ou ça s’envoie avec des mots d’amour collés au cul ! Ou alors on vendra une œuvre tous les mois, une seule de nos œuvres fera vivre des centaines d’artistes pour un mois entier !
Si vous connaissez un lieu, j’arrive.
Nos œuvres ne seront plus détachées de nos corps vivants. C’est le deal.
On commence quand ?

J’aime rêver, croire que je rêve, que je partage. Mais malheureusement pour moi il y a fort à parier que ce billet se perde au milieu de la mort, comme mon corps dans l’escalier de l’immeuble, où personne ne sait qui je suis… Je ne suis que celui-ci parmi ceux-ci, celui-ci parmi ceux-là…
Un jour pourtant – j’en suis persuadé – un battement de cils fera exploser les yeux, un bruissement d’ailes ou de cheveux crèvera les tympans. Ceux-là s’arrêteront pour regarder ceux-ci. Ils se reconnaitront. Et enfin sourds, aveugles, ceux-ci et ceux-là laisseront courir leurs doigts. Ils toucheront les corps, les tableaux, les fleurs… et se diront qu’ils ont été bien cons de ne pas commencer avant.
En attendant ces temps que je ne connaitrai surement jamais, j’écris ce texte qui je l’espère aura un minuscule impact (impact c’est le nom que je donne aux bruits sourds qui heurtent mon univers sonore quand je suis chez moi et que j’entends que, très près ou très loin, une personne non identifiée a fait une chose non identifiée. Ce texte c’est un peu la même chose, mais cet impact-là je le veux rassurant. Je ne sais pas plus que vous qui l’a produit. Je ne sais pas plus que vous ce qui a été fait, et ce qu’il y a à faire. Mais je peux assumer de produire et recevoir cet « impact », ce qui est déjà une grande chose.)
Entendez-vous ce bruit sourd sur les réseaux sociaux ?
C’est ceux-ci parmi ceux-là, et vous, et moi, au milieu.
Un milieu? il n’y a pas de milieu. Aucune forme à proprement parler. Aucune couleur, aucune odeur.
Un monde coupé de sens dans un monde de sens saturés.
L’angoisse nous pousse à nous confier, comme auparavant sur les parois des grottes. À l’abri de tous, pour un moment, un court moment (celui où il y a encore de la lumière).
Quelqu’un quelque part ouvre ses volets. Je n’arrive pas à savoir si c’est au-dessus, en dessous. Ces volets qui s’ouvrent ferment ma pensée. Ces volets m’égarent et m’égrainent à tous vents. Je me disperse.
Combien de pages afficheront-elles ma pauvre pensée fragmentée ?
Combien d’êtres humains derrière ces pages suivront-ils l’inconnu de l’escalier ?

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