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NON à la censure du mot LESBOS sur iTunes!

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Oui, quelqu’un plus tard se souviendra de nous
C’est sur ces mots de la poétesse Sappho de Lesbos que je souhaite commencer cette lettre.
Lesbos, une ile grecque habitée depuis le Paléolithique, qui a vu naitre philosophes et poètes, dont Anacréon, Théophraste ou Longus qui y composa ses célèbres Pastorales, Daphnis et Chloé ; et Sappho, bien sûr, dont la poésie emprunte d’amour entre femmes donna naissance au terme lesbienne.
Aujourd’hui quand nous parlons de Lesbos nous pensons bien évidemment au sort des migrants qui jour après jour y accostent dans des conditions désastreuses, et c’est précisément ce que raconte Stanislas Briche dans LESBOS, récit de son expérience en tant que bénévole sur l’ile, livre dont iTunes ose censurer le titre et la présentation : LESBOS y est devenu L****S.
Profondément choqués de découvrir notre publication au titre tronqué, censurée sans aucune forme de mise en garde, l’auteur Stanislas Briche et moi-même, son éditeur, sommes bien conscients que nous sommes lancés malgré nous, mais main dans la main, dans une bataille de David et David contre Goliath. Mais nous ne voulons pas baisser les bras !
Stanislas Briche n’a pas écrit L****S.
Nous ne voulons pas que des gens plus jeunes, filles ou garçons, tombant sur ce signe de censure, pensent tout bas que Lesbos soit un mot à cacher. Lesbos, qu’il fasse référence à l’ile grecque ou à l’adepte de ses plaisirs, n’est pas un mot à cacher. C’est un mot. Aucun mot ne devrait être caché. Tout mot, quel qu’il soit, a le droit d’exister et personne n’en peut être propriétaire.
Nous lançons aujourd’hui une pétition pour réhabiliter le nom LESBOS (quelle qu’en soit l’acception ou la connotation) sur cette vaste terre qu’est la distribution numérique d’iTunes.
Ces grands groupes ont créé des armes de diffusion massive, mais nous, pauvres petits utilisateurs, disposons encore du pouvoir de regroupement et d’opposition massifs. Il est hors de question d’accepter cette censure et hors de question de supprimer notre publication.
Jean-Pierre Dutel, libraire érudit et auteur d’une Bibliographie des ouvrages érotiques publiés clandestinement en français, à qui je viens de poser la question, me signale de nombreuses publications utilisant le nom Lesbos dans leurs titres entre 1900 et 2015, dont pêle-mêle «Les amants de Lesbos» de Prosper Castanier (Librairie L. Borel, 1900) «Ces dames de Lesbos» de Renée Dunan (Éditions Prima, 1928) ou encore «Notre-Dame de Lesbos» de Charles-Étienne (Librairie des Lettres, 1919.) 
Depuis plusieurs siècles nous écrivons Lesbos. Et nous devrions accepter, maintenant, d’être censurés ?
Mais qu’est-ce, finalement, que la censure ?
Jean-Jacques Pauvert – qui à l’âge de vingt ans fut le premier éditeur français non anonyme à publier Sade et qui tomba de nombreuses fois sous le coup de la censure – semble bien légitime pour nous proposer sa propre définition de celle-ci : « Il y a censure lorsqu’un pouvoir quelconque empêche, par un moyen quelconque, un ou plusieurs individus de s’exprimer librement, par le procédé qu’il a ou qu’ils ont choisi. »
Mais, surprise, iTunes n’a pas cru bon de censurer les mots lesbienne ou lesbian…
Pourquoi ? 
La réponse est glaçante d’effroi…
Depuis le début de leur existence, toutes les grandes entreprises américaines, comme Apple ou Facebook, sont prises entre les feux d’une censure grandissante et rétrograde – appuyée par les lobbies religieux – et ceux de l’enrichissement et du profit, avec tout et à tout prix. Ainsi iTunes ne peut pas censurer le mot lesbienne parce qu’il est lié à des applications payantes. Ce type d’applications rapporte beaucoup d’argent à ceux qui les distribuent et à ceux qui les créent, beaucoup plus qu’un petit érotique numérique, et ces applis engrangent de l’argent avec leurs seuls mots-clés.
Sur l’ile de la vente en ligne, dans les temples du commerce numérique, le sacro-saint mot-clé est incensurable – il serait en effet difficile de vendre « Her, pour lesbiennes, queers et bisexuelles » sous la forme : « Her, pour l******s, q******s et b*********s ».
Et qu’en est-il des groupes de musique qui utilisent Lesbos dans leurs noms ?
Évidemment incensurables ! Comment seraient-ils retrouvés, et achetés ?
Sur les réseaux sociaux, sur les plateformes de vente en ligne, nous sommes constamment muselés, sauf si nous payons pour diffuser nos infos (si nous le faisons c’est que nous pensons générer de l’argent, que nous sommes possiblement puissants, donc moins facilement censurables.)
Qui majoritairement utilisait Lesbos il y a encore quelques années ?
Des créateurs de fictions érotiques. Des artistes possiblement subversifs, des auteurs à l’imagination lubrique débordante…
La fiction de tout temps a été beaucoup plus attaquée qu’une certaine idée politiquement correcte de la réalité.
Les livres, ah, les livres : on sait depuis toujours qu’ils sont plus dangereux que tous les autres moyens de communiquer ; plus dangereux que les Hommes même : les livres, eux, restent. Pour preuve, Sappho de Lesbos – malgré la disparition de la majeure partie de ses écrits – nous parle encore.
Les livres demeurent aujourd’hui les seuls supports qui ne sont pas soumis au dictat pervers de la publicité, publicité qui impose à nos sociétés et à leurs créateurs une contrainte bien plus efficace que la censure : l’autocensure. Mais il faut nuancer et préciser: les livres papier ! Puisque la volonté de nos grands groupes commerciaux et moralisateurs est de faire main basse sur la pensée en contraignant les auteurs à accepter leurs lois numériques, leur façon de distribuer, leur censure, leur morale ; et pour s’en assurer ils nous fournissent les objets numériques adéquates : tablettes remplies de publicités (licites ?) connectées aux bons livres et qu’est-ce qu’un bon livre ? Certainement un livre qu’on doit vendre…
Qu’adviendra-t-il de nous le jour où nous aurons laissé libre accès à nos yeux, nos oreilles, implantés gratuitement par Google qui travaille d’arrache-pied sur l’intelligence artificielle, que nous aurons été appâtés par cette promesse d’une diffusion directe, gratuite, illimitée, d’œuvres de l’esprit…
Il est possible que nous ayons à payer nos rêves en cauchemar…
Imaginez que le monde ait autrefois inventé un papier où certains mots n’auraient pu apparaitre ! C’est presque chose faite. Et il y a fort à parier que les prochains mots attaqués soit Sodome – horrible ville pécheresse entrainant dans sa chute Marcel Proust, le Marquis de Sade, Henri d’Argis et son Sodome préfacé par Verlaine… puis pourquoi pas Éros se noyant dans les larmes amères de Georges Bataille.
Ah ces grecs ! Des pervers qu’on a bien recadrés avec les religions monothéistes !
Salman Rushdie faisait remarquer il y a peu que ce qu’il y avait de bien avec les dieux des religions polythéistes, c’est qu’ils ne se mêlaient pas de morale, qu’ils étaient simplement une version spectaculaire des Hommes, comme nos « stars » actuelles. Après tout, star veut dire étoile ; et les étoiles sont au-dessus de nous, au-dessus du monde des simples mortels ; elles sont, comme les anciens dieux, éternelles, fixées pour toujours sur les supports, films, disques… Les étoiles n’ont rien à voir avec la censure.
Ainsi, iTunes a raison de se méfier. Car ne leur dites surtout pas, mais dans le LESBOS de Stanislas Briche il y a possiblement des lesbiennes, habitantes de Lesbos comme les Samiennes habitent Samos, mais aussi peut-être des femmes qui aiment des femmes ! (oh la la ! 2000 ans après ? encore !? ) et il y a même un vieux travesti qui fait sécher ses robes sur son balcon ! Vous voyez, finalement, toujours les mêmes pervers sur ces iles dont on ne sait même pas où elles se trouvent et si elles ont jamais existé… Des iles maudites à juste titre, tellement vouées aux gémonies que Dieu les a choisies pour y faire mourir des migrants par milliers…
Les multinationales américaines ont tout à craindre de ce vieux continent qu’on appelle encore Europe, ce vieux monde décadent qui a combattu religions et censeurs et qui a bien failli réussir. Mais les dieux ont soif. Ils ont tellement de visages… et tellement de comptes en banque. Ah, si Lesbos avait été un paradis fiscal ! Et nous, pauvres lesbiens, qui sommes-nous face à ces dieux ? De quelles armes disposons-nous pour combattre ? Les livres ! la musique ! les films ! notre histoire !
Les États-Unis ! Avons-nous des leçons à recevoir d’un si jeune peuple qui s’est construit sur le massacre d’une population autochtone, qui a proliféré par l’exil d’une population de brigands notoires fuyant la justice européenne, jeune peuple qui a autorisé l’esclavage jusqu’en 1865 et la ségrégation jusqu’en 1967 et qui aujourd’hui se repent à grands coups de messages bibliques, entrainant avec eux le monde entier dans leur culpabilité ?
Nous sommes l’Europe ! Lesbos, c’est notre histoire !
Nous, Européens, connaissons les dérives de la censure, les livres qu’on brule, les artistes qu’on enferme, les paroles pour lesquelles on meurt. Qu’iTunes aille donc se faire voir chez les Grecs ! Ça leur fera certainement du bien !
Si nous laissons passer la censure sur Lesbos, nous laisserons passer la prochaine, et la suivante. Nous ne pourrons plus montrer un seul bout de peau, parler d’une seule de nos spécificités ou différences ; nous serons un peuple caché, soumis aux lois d’un Dieu et de ses fidèles commerçants.
Pierre Molinier, en son temps – parce qu’il se rêvait femme et qu’il aimait les femmes – avec humour, se disait lesbien.
Emmanuelle Arsan, qui a bien connu Molinier, a écrit un court texte – merveilleux, essentiel – dont le titre utilise deux fois le mot Lesbos et dont je veux aujourd’hui donner le dernier paragraphe, pour rendre Lesbos à sa poésie :
(…) Se concevront femmes tout aussi réelles les hommes qui auront l’intelligence de comprendre qu’ils sont artistiquement les semblables de ces créatures au sexe intérieur et au cœur passionné qui font l’amour sans pénis.
Alors, dans ce monde peuplé de femmes nées de la pensée, l’amour cessera d’être hypothèse absurde qu’il est entre animaux de sang différent. L’amour, le véritable amour quittera les iles imaginaires où il patiente depuis que les poètes et les lesbiennes l’ont inventé. Il oubliera les fictions morales et ensoleillera de lunes et de louves l’ambigüité charnelle qui lui barrait les chemins et les non-chemins de la Terre. Les licornes et les sirènes, les amazones et les démones ne seront plus le souhait fabuleux des forçats de la virilité. Je pourrai parler à un homme comme s’il était une femme et contredire Sappho à force de baisers. »
À notre tour, contredisons iTunes à force de baisers !
Soyons lesbiennes et lesbiens, hommes et femmes libres !
Quelqu’un se souvient encore de vous

Pierre Pascual, éditeur de LESBOS.
Éditions Le Sélénite. www.leselenite.fr

Télécharger ce texte (PDF et docx).     Signer la pétition sur change.org.

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